Pourquoi tu rates ta prépa Backyard
Si tu prépares une Backyard Ultra, il y a de bonnes chances que tu sois en train de te gourer dans ta prépa et de passer à côté de ce qui compte vraiment pour tenir des heures à tourner en rond. Dans ce billet, je vais te développer ce que j'ai appris depuis ma première Backyard à Hossegor en 2023, la méthode que j'ai utilisée pour réussir à monter à 200km (30 tours) en 2025, et comment je la préparerais si c'était à refaire.
Side note : je ne suis pas coach et je ne parle ici que de mon expérience après avoir préparé 3 Backyards en 3 ans, dont la dernière où j'ai atteint le seuil symbolique des 200kms. J'écris ce billet notamment pour centraliser ce que j'ai appris, et pouvoir le partager à toute personne me demandant des conseils. La seule méthode qui est valable, c'est celle qui fonctionne pour toi, et si celle-ci peut t'aider, go for it.
“La partie technique de la Backyard, ce n'est pas la course à pied”
Dans son interview pour RunBorderLands, Laz (à l'origine du concept de Backyard) lâche cette phrase :
“The technical part of Backyard running is not running”.
(Si tu as séché les cours d'anglais : “La partie technique de la Backyard, ce n'est pas la course à pied")
Et en fait, c'est ça l'erreur que font la plupart des personnes qui découvrent le format Backyard : penser que le point le plus crucial de la préparation est l'aspect physique. Et je ne suis pas plus malin que vous : c'est aussi l'erreur que j'ai faite lors de mes premières préparations.
Une Backyard n'a pas de spécificité physique à travailler. Pas de dénivelé. Pas d'escalade sur des cailloux ou de glissade sur les racines. Pas de chemins tellement technique que tu remets en question tous tes choix de vie. Pas de longues descentes tellement interminables que tes quads se mettent à crier. Pas de lecture de carte, de suivi d'itinéraire ou de suivi d'un GPX. Pas de gestion du rangement d'un sac de trail que tu vas garder pendant 50 heures. Pas de bâtons. Bref, aucune compétence physique spécifique à apprendre à l'entraînement.
En 2023 et 2024, j'ai cru le contraire. Je me suis mis à tourner en rond autour de chez moi, en espérant que faire une boucle de 6.7 km le plus de fois possible était la clé pour performer. Grossière erreur.

Alors oui (ne me fait pas dire ce que je n'ai pas dit), la partie physique est importante. Oui, il faut que tu arrives avec un corps solide, capable d'encaisser les heures à tourner, sans flancher. Mais pour ça, fait la prépa qui te plait : une prépa trail classique, du vélo, de la route… Ce qui te fait plaisir fera l'affaire. Le corps doit être fort, mais n'a aucune technique précise à maitriser. Cette notion de plaisir pendant la prépa, c'est même ça le plus important : la Backyard va mettre ton mental à rude épreuve, si tu arrives et que ta prépa t'a cramé le cerveau (aka, si t'en as marre de tourner), ta tête va te dire d'arrêter bien trop tôt. Un conseil : mentalement, arrive le plus frais possible.
C'est ce que j'ai fait pour ma troisième Backyard (en 2025). Les années d'avant, je préparais mes Backyards en enchaînant le plus possible une boucle de 6,7 km au départ de chez moi. Je pensais que cela allait “me mettre en condition”. Sauf que, let's face it, il n'y a pas de “conditions” spécifiques à apprendre. Ça ne t'aide pas à te projeter. Ça n'aide pas ton corps à mieux encaisser. Tu ne développes pas de compétences spécifiques, parce qu'il n'y en a pas à apprendre.
En 2025, j'ai complètement abandonné cette approche et suivi une prépa trail classique, sans aucune répétition de boucle, vraiment du pur plaisir pendant les mois avant l'épreuve. La logique derrière tout ça : arriver frais mentalement. Ne pas arriver le jour J avec une tête qui dit “j'en ai marre de tourner", ou “la prépa était chiante, vivement que tout ça se termine". Je me suis fait plaisir avec du vrai trail (ou autre), et j'ai fait confiance à mon corps pour être physiquement solide.
Bilan de cette méthode ? 200km. 30 tours. Une réussite, même si, rétrospectivement, j'aurais dû faire au moins une chose différemment (j'en parle plus bas).
Alors, c'est quoi une Backyard ?
Si le physique n'est pas le facteur déterminant d'une Backyard, alors c'est quoi ?
Soyons honnête : une Backyard, c'est une forme de folie. Un grand écart intellectuel. Pendant une Backyard, on cherche à atteindre une forme d'extraordinaire (accumuler les kilomètres), tout en installant un ordinaire poussé à l'extrême, c'est-à-dire en réduisant l'inattendu au maximum — parcours fixe, retour toutes les heures au même endroit, timing millimétré, dans un ordre parfait, répétitif, sans bavure. L'ultra dans un cocon de prédictibilité. C'est l'inverse de beaucoup d'ultras et d'aventures, où l'incertitude fait partie du contrat :ici, on essaie d'en éliminer le plus possible. De faire le pont entre pousser le corps dans ses derniers retranchements tout en cherchant à réduire l'inattendu à son minimum.
Pendant une Backyard, le corps n'a qu'à avancer, il ne trouvera aucun obstacle. Il aura toujours à manger, à boire, des fringues sèches, des toilettes, tout au plus à une heure dans le futur. Aucun inattendu, aucun changement, toujours la même chose.
Cependant, cette disparition de l'inattendu et du changement, elle a un coût véritable : le mental est attaqué très vite, d'abord parce que le cerveau déteste l'ennui, ensuite parce qu'il va chercher toutes les manières possibles d'arrêter, et enfin parce les moments de pause sont toujours très courts.
Ce qui implique d'avoir ces trois compétences :
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Arriver à combler l'ennui de la répétition, en trouvant des stratagèmes pour faire oublier au cerveau qu'on passe encore devant le même banc, le même pont, les mêmes cailloux, que ça fait des heures qu'il ne s'est rien passé de nouveau.
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Trouver la force de repartir, tour après tour, même quand ton cerveau commence à chercher des bonnes excuses pour ne pas le faire.
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S'organiser entre les tours, pour ne pas perdre de précieuses minutes à chercher tes chaussettes ou à décider si tu manges quelque chose ou savoir si ta frontale est chargée.
Lutter contre la folie pendant les tours
Trouve comment droguer ton cerveau pour qu'il oublie l'ennui
Tourner en rond pendant des heures sur un parcours qui ne change jamais, pour retourner à l'exact même endroit, ce n'est pas naturel, et l'esprit déteste ça. À un moment, le cerveau cherche à décrocher, à fuir la répétition, à te demander un échappatoire. Et au bout d'un moment, si tu ne lui en donne pas, le décrochage va être radical : “ça n'a pas de sens, arrête”.
C'est pour ça qu'il faut arriver à trouver comment “lutter contre la folie”. Pour y résister, il faut trouver sa “drogue”, une façon d'endormir le cerveau qui crie “donne moi quelque chose à manger, je m'ennuie”.
Voici comment certains coureurs de Backyard s'occupent l'esprit :
- Des audiobooks, qui ont l'avantage de longtemps et pouvoir occuper plusieurs tours,
- de la musique,
- des mantras qu'on se répète, pour entrer dans une forme de méditation,
- des systèmes de comptage, type “le tour x, ça veut dire ça, le tour y, ça veut dire ça”, et on donne au cerveau l'envie d'aller les chercher,
- de la discussion, parce que certains adorent papoter,
- …
Chacun sa méthode.

Le principal est d'avoir une méthode sous le coude en amont, d’avoir à portée de pensée un déclencheur qui va te lancer dans un “tunnel mental” et que tu peux faire en courant, te faire penser à autre chose. Et surtout, ne pas attendre le tour 12 pour commencer à réfléchir à ce que tu peux faire pour penser à autre chose.
Bref, de trouver la clé vers l'oubli de ce qui est en train de se passer.
Se donner la force de repartir
Trouve comment faire taire le petit bonhomme dans ta tête qui te dit d'arrêter
La phrase suivante de l'interview de Laz pour RunBorderLands :
“(The technical part of Backyard running is) how you utilize the few minutes in between laps”.
(La partie technique de la Backyard, c'est comment tu utilises les quelques minutes entre les tours.)
La Backyard a cette spécificité de t'offrir la possibilité d'arrêter toutes les heures, et surtout, sans jamais te donner de bonne raison de repartir.
Ce que ça implique, c'est que chaque heure, tu arrives à ton ravitaillement, et tu t'assoies et un petit bonhomme dans ton cerveau te dit “mais c'est complètement con ce que t'es en train de faire, reste donc là à manger des frites au lieu de te retourner te geler les miches et d'avoir mal". Ce petit bonhomme, il ne sera pas là pendant les premiers tours, et plus le temps passera, plus il aura une voix forte, de bons arguments, et plus le temps passe et plus il recrute des copains pour venir le soutenir dans son argumentaire.
Plus le temps passera, plus il trouvera de bons arguments pour te dire de ne pas repartir, de ne pas te relancer dans l'absurdité d'encore un autre tour, sur le même parcours, à faire la même distance, à voir les mêmes têtes. Plus le temps passera, plus il appuiera sur le fait que tu as mal, que cette course est absurde, que tu n'as rien à gagner, que ce que tu as fait est déjà suffisant, qu'il pleut, qu'il fait froid, que tu as faim.
Bref, chaque tour, imagine toi entrer dans un PMU, et avoir une bande de piliers de comptoir en train de te dire que ce que tu fais est complètement con. (Et le pire dans cette histoire, c'est qu'ils ont raison.) Dans une Backyard, ta force à repartir sera proportionnelle à la solidité des contre arguments que tu pourras leur opposer. Et au moment où la balance finira par pencher vers le habitués du PMU (parce que, spoiler, c'est souvent eux qui gagnent), c'est fini, tu resteras avec eux un verre d'Orangina à la main.

Plus tes arguments sont forts, convaincants, plus ils auront du poids dans la balance du “arrêtes, c'est complètement con”. Bien sûr, aucun jugement de valeur, chaque “pourquoi” est valide du moment que c'est le tien. Peut-être que c'est juste pour Strava ou pour Instagram, peut-être que t'as gagné un dossard et que tu veux passer le week-end avec tes copains, peut-être que tu veux juste faire une sortie longue sans te prendre la tête, ou peut-être qu'au fond de toi tu as un “pourquoi” qui te fera serrer les dents jusqu'à 400km… Le point, c'est d'accepter que ta capacité à te faire violence pour repartir, à contredire les piliers du PMU, sera proportionnelle à ce “pourquoi”.
Bref, trouve ton “pourquoi j'y retournerai”, visualise une réponse à ce pilier de comptoir qui te crie “c'est complètement con”. Cette phrase, apprends la par coeur, et tu te la répètes à chaque fois que tu finis un tour.
Par exemple (attention instant confession), je fais de l'ultra pour faire oublier les moments de très mauvaise santé que j'ai eu dans ma vie (clic sur le lien si tu veux plus de détails). Mon objectif, c'est qu'au bout de ma vie, on ne voit pas comme “le mec qui a eu un arrêt cardiaque", mais comme “le mec qui, sportivement, a fait des trucs de dingue". Que les événements auxquels je participe soient tellement hors norme que ça sera de ça dont on se rappelle. Et donc, que quand je rentre dans le PMU, la phrase qu'on lance est “ah tiens, le voilà le sportif !” C'est cette phrase que je me répétais en terminant mes boucles : “ah tiens, le voilà le sportif !”
Organiser le temps entre les boucles
N'improvise jamais ce qui se passe à l'inter-tour.
La logistique inter boucle, c'est crucial. Il ne faut surtout pas que tu arrives, que tu t'assoies, et que tu réfléchisses à (qui se transformera rapidement en “que tu paniques pour savoir”) quoi faire et à où sont les choses. Donc, sur place, quand tu arrives, tu dois tout le temps savoir :
- Quelles fringues tu vas mettre ou changer, et où elles sont
- Est-ce que tu vas manger, si oui quoi, et où le chercher
- Est-ce que tu as de l'électronique à charger ou changer, si oui comment
- …
Et c'est super important d'être organisé, et de ne pas perdre de temps pendant cet inter tour. Je connais des mecs qui se sont fait disqualifier parce qu'ils n'ont pas été suffisamment bien organisés pour faire leurs lacets au bon moment.
De mon côté, j'avais opéré deux découpages :
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Sur chaque tour, visualiser la chose suivante : j'entre chez moi, j'enlève mes chaussures et ma veste, je branche mon électronique si besoin, je vais dans ma cuisine pour manger et boire, je repars dans mon entrée en prenant mon électronique, mes fringues, et mes chaussures. Et à la fin de chaque tour, le moyen mnémotechnique suivant pour être sûr que je n'ai rien oublier : DNF (Dossard, Nourriture, Fringue).
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Puis, j'étais parti sur un découpage en 6 tours, en me projetant sur comment cela fonctionnerait sur un trail classique, sur une ligne droite imaginaire. Tous les tours, manger un petit quelque chose. Tous les 3 tours (20 km fictifs), un ravito (on mange un peu plus). Tous les 6 tours (40 km fictifs), on a une base de vie : on mange, on se change, on fait une micro sieste — bien sûr, ce tour multiple de 6 impose qu'on le court un peu plus vite.
Côté rangement, j'avais amené une tour de rangement en plastique dans ce style, avec tout classé de manière logique pour être retrouvé au besoin, sans chercher, avec de bas en haut :
- Les buffs, chaussettes, gants, casquettes,
- Les tshirts
- les shorts
- Les manche longues
- La bouffe
- L'électronique (chargeurs, Powerbank, frontales)
En clair, pas question de perdre une seconde à l'inter tour à cause d'une mauvaise organisation, ni de céder à la panique parce qu'on n'a pas le temps ou la possibilité de tout faire parce qu'on ne s'est pas organisé pour.
Ce que j'aurais dû faire différemment
Je l'ai dit plus haut : 2025, une prépa trail classique, je revalide, et c'est ce que je referais si j'avais à préparer une Backyard de nouveau. M'éclater sur ce que j'aime faire. Parce qu'arriver frais mentalement, c'est précieux.
Avec le recul, j'aurais eu intérêt à faire une ou deux “répétitions générales” — pas pour le physique, mais pour tester et roder mon organisation d'inter-tour. Ce qui m'a sauvé, c'est sûrement que je n'en étais pas à mon coup d'essai : je savais déjà comment organiser mon inter-tour, j'avais déjà de la bouteille sur le sujet.

Pour résumer
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Passe du temps dehors, à préparer ton physique, mais avec le sport que tu kiffes. Ne te fatigue pas mentalement à répéter des boucles de 6,7 km qui ne feront que fatiguer ton cerveau.
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Travaille ces trois compétences mentales :
- Apprends à aimer l'ennui, trouve comment l'oublier
- Sois sûr de ton pourquoi, ou tu finiras par trouver que le pilier de comptoir dans ton cerveau qui te répète que c'est complètement con de repartir a raison
- Organisation, organisation, organisation. Ne laisse rien au hasard pour les inter tours.
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