Récits de course · Série : Clé de Douze
[C'est arrivé près de chez vous] La Clé de Douze 2026
Un triangle d'environ 72 km de côté, dans les Vosges, à faire en moins de 60h36
Mercredi 23 septembre. 20h12.
Je me gare sur le parking de la salle des fêtes de Sapois. J’ai passé l’après-midi dans la voiture. La route est longue depuis la Bretagne, linéaire. Un enchainement d’autoroutes.
Il fait nuit. Quelques vans sont garés, quelques voitures. J’aperçois François. Je sors le saluer. Il est arrivé depuis quelque temps, avec un van de location. Il n’est pas tout seul : on viendra à sa rencontre le long de la route pour le ravitailler. Mon fil d’Ariane à moi : un groupe WhatsApp, où on est 14 ce soir. Je tente de me reposer un peu dans la voiture : mais déjà que dormir dans mon lit est parfois compliqué, autant dire qu’installé à l’avant d’une Citroën Cactus, c’est impossible. Un peu de calme malgré tout, ça fait du bien.

Je sors de ma léthargie vers 22h20. Le parking vosgien est toujours tranquille, aveugle à la longue balade qui s’apprête à partir à quelques mètres de là. Je m’attaque au plus important : strapper les pieds. J’ai toujours souffert d’ampoules et c’est la seule technique qui me permet d’y échapper (enfin presque, au bout de 60h, quoi qu’il arrive, les pieds en prennent pour leur grade). J’applique consciencieusement le tape : pouce droit, index, majeur, dessous de pied, tranche, talon, talon d’Achille. À gauche, puis à droite. J’enfile mes chaussettes. Celles que j’ai toujours du mal à enlever. Pourquoi j’ai pris celles-là ?
Je continue la préparation : j’enfile ma tenue de traileur, je remplis mes flasques, j’enfourne les derniers ravitos dans mon sac et dans ma ceinture. Toutes les lumières de Sapois sont désormais éteintes. J’attrape une frontale à 5 € qui traine dans la voiture. On ne peut pas courir avec, mais c’est suffisant pour avancer jusqu’au 12 route de l’Envers. Je la laisserai dans mon sac de change, dans la grange. J’avance avec François.
On arrive, et on doit être parmi les derniers. Tout le monde ou presque est déjà là, à avoir apposé sa griffe sur les locations de balise et signé la décharge de responsabilité. Combien seront là, d’ici à 60h36, revenus signer le cahier Clairefontaine des finishers ?
Stéphane nous fait le briefing du départ. Il nous rappelle quelques choses essentielles : notamment, qu’une fois dehors, nous sommes seuls. Il n’y aura pas de balisage, pas de ravito, pas de bénévoles pour nous rapatrier. S’il arrive quelque chose, le coup de fil doit être pour les pompiers. Qu’on est sous le coup de la loi et du bon sens et qu’on doit s’abstenir d’emprunter des chemins interdits.
Jeudi 24 septembre. 00h12.
On reçoit le premier point GPS.

Je mets en place la stratégie que j’avais imaginée : j’envoie les coordonnées à mes routeurs, et j’entre les coordonnées dans Google Maps, le temps qu’ils me dessinent une trace. Clairement, c’était une mauvaise idée. Je pars dans un chemin indiqué par Google, en suivant François et Lucas. Lucas a un tout petit sac. Son père planifie de le voir tous les 15 km environ. Il ne le sait pas encore mais il mettra 12h avant d’arriver au premier point. Il passera 17h sur le second, avant d’abandonner à cause de pieds devenus trop douloureux.
Moi j’ai trop chaud sous mon kway que j’enlève en bas d’une côte, laissant les deux partir devant.
Je continue de suivre ce que m’indique Google Maps, jusqu’à recevoir la bonne trace vers 00h25 : 82 km et un peu moins de 2000 de D+. Je prends, mais je me rends compte que je ne suis pas sur la bonne route, à avoir suivi Google Maps, et que j’ai fait un détour, qui me coute sûrement plus cher que si j’avais attendu de recevoir la trace directement. C’est en faisant qu’on apprend !
Le groupe me l’annonce : jusqu’à Gérardmer, c’est de la grande route, mais pas le choix. J’attaque tranquillement la départementale. Il fait frais et je supporte bien la manche longue. La lune est quasi pleine et la nuit claire, je m’autorise quelques longs moments méditatifs à courir sans frontale, juste éclairé par la lueur de la lune. Probablement un bonbon que je n’aurais pas pu m’offrir en partant dans les chemins (toujours voir le verre à moitié plein).

J’arrive sur Gérardmer un peu avant 2h30 du matin. Le lac est paisible, les lumières de la ville allumées, j’en profite pour éteindre ma frontale, en me disant que peut-être, ces quelques dizaines de minutes par-ci par-là m’aideront à conserver de la batterie.
Deux points d’eau prévus ici : un sur la place du 8 mai, ou un dans le cimetière. Surprise, les deux sont fermés. Je tourne les robinets, en vain, et m’interroge sur ce qu’il se passerait si un passant m’apercevait en train de vagabonder en tenue de traileur, à la frontale, au milieu du cimetière.
Derrière, dans un chemin, une silhouette en train de courir, avec un gros sac : peu de chance qu’à cette heure et dans cette tenue, ça soit quelqu’un d’autre qu’un participant à la Clé de Douze. On se rejoint, on commence à discuter. C’est Yvan, il me raconte qu’il doit se guider au téléphone depuis le départ parce qu’il n’a jamais réussi à envoyer le GPX sur sa montre. Je repense à ces essais que j’avais faits à la maison. Répéter plusieurs fois le geste de s’envoyer un GPX sur WhatsApp, pendant que je cours, et le faire passer de WhatsApp à MapOut, de WhatsApp à Garmin, et de Garmin à ma montre. Mes routeurs m’enverront au total 10 GPX, pour 3 côtés, autant dire que j’étais content de savoir les manipuler facilement.
On continue quelques kilomètres ensemble, jusque Xonrupt-Longemer (dont je ne saurais même pas prononcer le nom). Ça fait 3h15 qu’on est partis et on trouve un robinet ouvert à l’entrée du cimetière. J’applique une méthode simple pour l’eau : à chaque point d’eau, 500 ml à 1 L d’un coup, puis les flasques remplies. Avec 1 L d’eau dans le gosier, on peut tenir deux à trois heures, surtout en pleine nuit où le fond de l’air est frais. Puis, 1,5 L dans les flasques : deux sur les bretelles du sac, une dans la ceinture.
Dans Xonrupt-Longemer, autour du 20e km, Yvan prend une route différente de la mienne. Son téléphone l’envoie rue de l’Hôtel de Ville, moi je continue tout droit. Quelques heures plus tard, sa cheville décidera de faire de la gymnastique sur ce premier côté du triangle. Il ne pourra pas compléter plus d’un côté.
C’est à ce moment que s’arrête la ville. Au kilomètre 22 de l’aventure, alors qu’il est bientôt 4h du matin, j’entre dans la forêt. Et ça grimpe. D’après mes routeurs, j’ai un point d’eau bientôt. Les flasques se sont un peu vidées mais pas tant, je les remplirai par sécurité. J’arrive au point d’eau, devant la salle communale. Une tête de lion métallique semble prête à me ravitailler. Je toise le panneau “Eau potable”, je retire une flasque de mon sac, et, me disant que je vais changer l’eau tiède pour de l’eau fraîche, je vide ce qu’il reste sur le sol, tends le bras vers le robinet, avant de me rendre compte que le robinet est fermé. Encore une leçon apprise sur le terrain : on ne vide jamais ses flasques tant qu’on n’est pas sûr que le robinet peut les remplir. Il m’en reste deux autres, tout va bien.
À 4h30 du matin, deux nouveaux routeurs débarquent dans le groupe WhatsApp et moi je continue de monter. La trace me fait passer sur une route, je repère sur MapOut un sentier au doux nom de “Sentier du Renard”, qui me fait de l’oeil, et arrive au même endroit que ma trace théorique. J’ai fait beaucoup de route jusqu’ici, je me décide à m’y lancer… et autant dire que ce sentier, c’est un sacré chantier. “Des cailloux, des cailloux, encore des cailloux”, si vous avez la réf. Je suis content de l’avoir attaqué la première nuit.
Je retrouve deux autres participants de la Clé de Douze : 5h30 du matin un jeudi dans les bois avec un énorme sac à dos, il y avait peu de chance qu’il en soit autrement. J’ai 30 km et 1000 de D+, eux me disent qu’ils en ont 5 de moins. Ils sortent d’une sieste dans la forêt. On discute nos traces, elles semblent être relativement semblables. Ils me racontent que leurs sacs sont surchargés, qu’ils ont de quoi tenir 24h, ou presque. Je me dis que je vais m’accrocher à eux, un peu de compagnie, c’est toujours bon à prendre. Benjamin et Benjamin ont tracé sur leur application, et suivent depuis 5h la ligne dessinée sur leur montre.

À un moment, leur trace part dans un sens. La mienne prend un chemin au-dessus. Plus long peut-être. Mais je pars avec eux, me disant que leur trace et la mienne se rejoindront plus loin. On passera le kilomètre suivant à jardiner : il est 6h du matin, le jour ne s’est pas encore levé, et nous bataillons en hors sentier pour retrouver une trace théorique dessinée sur une montre. Il y a peut-être eu un chemin, mais à l’heure actuelle il n’existe plus. À ce moment je me rends compte que le travail d’orfèvre fait sur la trace par mes routeurs a l’intelligence humaine qu’aucune trace “tout droit” sur une application ne peut avoir. Ils s’y sont mis à plusieurs, ont croisé les sources, pour m’offrir la meilleure trace.
Et surtout, sur le terrain, il faut parfois prendre un peu de recul, perdre quelques minutes pour analyser les options, quitte à dévier de sa trace initiale. Et ça, c’est un truc impossible à faire à la montre, mais optimal au téléphone : facile de zoomer/dézoomer, chercher un lieu, vérifier une trace.
On finit par trouver notre chemin et sortir de notre pétrin. On passe rapidement nos mains sur nos jambes pour chercher des tiques. RAS. On poursuit tranquillement. Les Benjamins vont beaucoup plus vite que moi en descente, mais on se récupère après — ils ont raté une sortie sur la droite, vers la station de ski, et doivent faire demi-tour. On se décide à faire une pause au bord du chemin, au kilomètre 39. Le moment parfait, assis dans les feuilles, pour manger un sandwich à la crème de marron, pour retirer ma frontale, et mettre ma casquette, que je pense encore accrochée à mon sac. Mais elle a décidé d’aller faire sa propre course, en solitaire. Si jamais vous habitez dans les Vosges et trouvez une casquette Municipal Waste dans la forêt… c’est la mienne. “Ça fait 2 heures qu’on est ensemble et je ne l’ai jamais vue sur ton sac” m’envoie Benjamin. Elle a dû disparaitre assez tôt. Et même si cette casquette a une dizaine d’années, et qu’elle n’est plus vendue, je ne vais pas faire demi-tour pour la chercher. J’envoie un message à mes routeurs. Je les avais prévenus qu’il y aurait de l’inattendu !

Les routeurs me proposent des solutions, certaines sérieuses, certaines drôles (et heureusement), je m’imagine terminer la course avec une casquette “Je Vois la Vie en Vosges” achetée dans une boutique de souvenirs. Les Vosges en pleine justice poétique.
On repart. Une longue descente vers Le Bonhomme, les Benjamins sont maintenant loin. J’arrive dans le petit village, il est 8h du matin. Mes routeurs m’avaient pointé de l’eau, et une boulangerie. Je prévois de faire le plein des flasques, et de m’acheter du pain à la boulangerie : j’ai trois gourdes dans mon sac avec confiture / beurre de cacahuète / crème de marron. Solution de vegan : acheter du pain, potentiellement aux fruits ou aux céréales, et me faire des sandwiches bien gras, le matin.
J’aperçois une dame au loin, je m’approche pour lui demander où se trouve le robinet dans le village, pour remplir mes flasques. “Je suis sourde, il faut me parler de plus près” me lance-t-elle. Je répète. “Venez je vais le faire chez moi !” me propose-t-elle. J’accepte. Devant sa porte, je lui dis que j’ai les chaussures dégueulasses, que quand même, je ne vais pas entrer chez elle. Elle me lance un “C’est pas grave”, suivi d’une interrogation pour savoir depuis combien de temps je cours. J’essaie de lui expliquer que ça fait 8h, que je suis parti de Sapois, que je continue encore pendant 2 jours. Je ne suis pas sûr qu’elle ait entendu, et que même si elle a entendu, elle m’ait cru. Mais je repars les flasques pleines, en oubliant presque mes bâtons devant sa porte.
Je me dirige vers la boulangerie. Fermée. Vacances du 18 septembre au 4 octobre. Ghilain, dans le groupe de routeurs, me dit avoir pourtant vérifié sur Google les horaires d’ouverture. Dans les petits bleds vosgiens, il semblerait qu’on ne prenne pas le temps de mettre à jour sa fiche Google. J’aurais dû passer un coup de fil. J’ai encore à manger dans mon sac, suffisamment pour pousser plus loin. Ce n’est pas grave.
Je repense aux Benjamins à qui j’avais annoncé une boulangerie et qui m’avaient dit “je ne pense qu’aux croissants maintenant”. Je les aperçois au loin, revenant dans ma direction. Ils cherchent aussi la boulangerie, je leur annonce la nouvelle. Un hôtel est ouvert juste à côté de la boulangerie, ils vont tenter d’y demander de l’eau. Je suis full de mon côté, alors je continue. J’apprendrai plus tard qu’ils se sont posés dans l’hôtel et se sont fait un petit déjeuner complet.
Sur le groupe des routeurs, je vois un message de Chris, qui habite à Saint-Dié, et qui me pointe un parking où il pourra, avec Hélène, venir me ravitailler. Ce n’était pas prévu, je suis touché, et j’accepte avec grand plaisir. Je lui dis que s’il a une casquette qui traine au fond d’un tiroir, je suis aussi preneur. Il m’envoie un lien Google Maps. 15 km, je devrais y être vers 11h.
Je retrouve la forêt et ses chemins. J’avance tranquillement. Suivre une trace sur la montre, ce n’est pas toujours simple, j’ai déjà fait quelques demi-tours depuis que je suis parti à 00h12. Quand on rentre dans sa bulle, qu’on avance, et qu’on suit le chemin qui défile sous ses pieds, on peut vite se trouver à rater une sortie.
Je sens quelques frottements au niveau du pied droit. Je me rappelle la règle “au moindre frottement, on s’arrête, on strappe”. Je m’assois sur un caillou, retire ma chaussure et galère avec ma chaussette. Session strapping, je recouvre les deux doigts de pied encore libres, je remets une couche sous le talon, et autour du dessous de pied. Ma ceinture d’hydratation, avec le sac, commence aussi à me brûler le bas du dos. Je passe un coup de serviette microfibre pour retirer la sueur, et je strappe également. J’imagine un passant me voir, le t-shirt en mode crop top, penché vers l’avant, en train de me contorsionner pour mettre du strap dans le bas du dos. Je me rechausse, remets mon sac, avance quelques mètres avant de me dire qu’il faut que je fasse la même chose avec mon pied gauche. Purée, je ne suis pas organisé, c’est dingue.
Je reçois un message d’Alex qui me dit qu’elle viendra me voir au point 1. Ce n’était pas prévu. Quelques minutes plus loin, je me mets à pleurer. Je me rends compte de toute cette petite bande en train de prendre du temps de leur vie pour moi. De ces gens qui se déplacent, qui ne dorment pas, qui pourraient être en train de vivre autre chose mais qui préfèrent offrir un morceau de leur vie pour m’aider dans cette aventure. Je suis profondément touché par ce geste, je me rends compte de la chance que j’ai. Cette chaleur humaine, ce lien, me prend au plus profond de mes tripes. Ils n’ont objectivement rien à y gagner, n’attendent rien en retour, et pourtant, ils sont là. Et je leur en serai éternellement reconnaissant.

Les Benjamins finissent par me rattraper. Je viens de faire mon Duolingo, et dans quelques minutes je vais retrouver Chris et Hélène, pile-poil au 55e kilomètre. Autant dire qu’ils ouvrent leur coffre et me proposent un festin de roi. Des chips, des gâteaux, du cake, du soda, du café dans une tasse Bob l’éponge. Et surtout, une casquette. Je leur demande un service étrange : est-ce qu’ils peuvent remettre le strap dans le bas de mon dos ? Détail important, c’est la première fois que je rencontre Hélène et Chris dans la vraie vie. L’ultra, ça casse des barrières.
Je reste avec eux une vingtaine de minutes, tellement touché de savoir qu’ils ont fait 40 minutes de route pour me ravitailler. Je repars avec deux sandwiches, des flasques pleines, et le moral au beau fixe de me dire que les gens d’internet, ce ne sont pas que des gens d’internet : ils peuvent aussi être là quand on a besoin d’eux dans le monde réel.
Quelques minutes plus tard, on reçoit l’information sur l’endroit où est cachée la première tige filetée, et où se trouve le point 2. Mes routeurs me disent avoir déjà préparé la trace plus tôt.
Les cinq kilomètres qui suivent grimpent, mais ça sera la dernière portion montante de ce côté du triangle : j’ai ensuite quasiment 11 kilomètres de descente.
Jeudi 24 septembre. 12h24.
J’ai deux options qui rejoignent Châtenois, l’une des deux affiche un kilomètre de plus mais a une fontaine et un Carrefour Express sur la route. Je choisis la sécurité, quitte à faire un kilomètre de plus. Encore un détail qui me rappelle l’importance de l’analyse de trace, et que foncer tête baissée sur le chemin le plus court n’est pas forcément la bonne stratégie : la trace la plus courte n’est pas toujours la plus pertinente.
Je passe une fontaine d’eau potable au km 62. Une étrange sculpture de bois avec deux chouettes. Plus loin, d’autres sculptures de bois posent sur le bord du sentier. Je suis content de les passer alors que je n’hallucine pas encore.

Maintenant, ça ne fera que descendre jusqu’à Châtenois, puis plat jusqu’au point 1. Je sens les lanières de mon sac frotter un peu trop fort sur mes épaules. Je m’arrête coller du strap là où je sens que ça chauffe. Je suis au milieu d’un chemin, et je m’imagine un passant qui me verrait de loin, torse nu, en train de me coller du scotch sur les clavicules. Heureusement, je ne croise personne. Je sens qu’il est l’heure d’une micro-sieste, et me lance à la recherche d’un coin confortable, et discret, pour me poser. 10 minutes, pas plus. Je m’installe sur mon bivvy (il fait trop chaud pour me mettre dedans), règle mon réveil pour 10 minutes, et me réveille au bout de 6, requinqué. Je n’ai pas besoin de plus sur les ultras, je me cale une micro-sieste et je suis toujours réveillé avant que mon téléphone ne sonne.
J’arrive sur Châtenois, la vue est magnifique. Je longe les vignes, les toits au loin sont rouge ardoise, l’été indien offre un ciel tamisé. Je discute avec mes routeurs les options ravitaillement : il est 15h, et il faut envisager qu’une fois que j’entre dans la nuit, les options de nourriture vont être rares, voire inexistantes. Ils me proposent 2 choix : le Carrefour de Châtenois, devant lequel je vais passer d’ici peu, ou attendre 10 à 12 km après le point 1 et aller dans un Lidl en déviant de ma trace d'1 km. Je fais les calculs. Il me reste une vingtaine de kilomètres avant le point 1, ça fait une trentaine avant le Lidl. Il est 15h, il ferme à 20h. Ça se tente, mais jouons la sécurité : j’ai quand même envie de me poser au point 1, surtout que j’y verrai Alex, et si jamais je suis trop court, j’aurai l’air con à ne rien avoir de la nuit…

J’entre dans le supermarché, en faisant une erreur fatale : je ne sais pas ce que je vais acheter. Pas de liste, j’ai même pas fait le point sur ce que j’ai dans mon sac. J’erre (et perds du temps) dans le magasin. Je prends des trucs, les repose. Je vais à la caisse, et je me rends compte que je voulais prendre de la compote. Je retourne à la caisse, et je me rends compte que j’ai oublié de prendre de l’eau. Je sors, et je me rends compte que j’ai acheté trop et que tout ne passe pas dans mon sac. J’avale les compotes et deux barres devant le supermarché. Je remplis mes flasques, et bourre mon sac du restant. Mon sac est beaucoup trop lourd, et je suis toujours mal organisé.
J’attaque la portion jusqu’au prochain point. Je longe une départementale hyper fréquentée à cette heure de la journée, pendant plusieurs kilomètres. Je dois m’arrêter, me mettre sur le côté, je me fais quelques frayeurs avec des véhicules qui roulent très (trop) vite. Ça me met un coup au moral. C’est aussi le jeu de l’ultra : des hauts, des bas. Quand on le sait, on sait que ça va remonter. Je m’accroche à la perspective de voir Alex bientôt. Elle aura fait 1h de train pour venir me voir. Une nouvelle fois, je fonds en larmes devant la bonté de ces gestes.
Pour rejoindre le point 1, on longe une voie ferrée. Longtemps. Je découvre à mes dépens qu’un train qui passe à 5 mètres de toi à pleine vitesse… ça défonce les oreilles. J’aperçois avec bonheur Alex au loin. Elle me prend dans ses bras alors que je lui dis que je sens la mort, et me propose de porter mon sac sur les 500 m qui restent alors qu’il pèse une tonne.
On arrive au point 1 un peu avant 18h. 92 km de faits. Je visse l’écrou sur la tige filetée. Je m’assois, avale le sandwich au beurre de cacahuète / confiture ramené par Alex, et une mandarine. Alex me refait les straps des épaules et du dos de manière plus propre. Elle me prend entre quatre yeux et me dit “ton sac, il est trop lourd”. On étale tout sur le sol. Elle me remet les idées en place. Effectivement, j’ai acheté trop de bouffe. J’ai peut-être du matos en trop. “Ça, tu vas vraiment en avoir besoin ? Ça, tu vas vraiment le manger ?” Non, et non. Elle m’allège de plusieurs centaines de grammes avec une tendresse militaire. Et elle a raison. Trouvez-vous des amis qui arrivent à vous regarder droit dans les yeux et à vous remettre les idées au clair quand vous déraillez.
On appelle Laetitia, pour lui donner des nouvelles. Alex lui raconte que j’ai trop dans mon sac. “Ça ne m’étonne pas, Colin a toujours peur de manquer.” C’est donc typique, apparemment.
Je repars après un peu moins de 45 minutes de pause. J’accroche deux autres participants : Mylène et Arnaud, frère et soeur. On avance ensemble plusieurs kilomètres. Je leur propose de nous arrêter manger une pizza, mes routeurs m’en ont indiqué une à Stotzheim. Ils acceptent volontiers.

Je commande la version vegan de la margherita, aka de la pâte, de la sauce tomate, et des olives. Je prends dans la foulée un coca et un orangina. Du sucre, et du chaud. Des calories pour la nuit. J’ai encore eu les yeux plus gros que le ventre : une pizza complète, ça fait un peu trop, je n’en termine pas les bords. La fratrie décide de se reposer un peu sur la place du village, je redémarre alors que la nuit est en train de tomber.
La montre affiche 100 km. Je pense en souriant à Yves-Marie qui m’a un jour dit, alors qu’on voyait au loin le Mont-Saint-Michel, “savoure, ce n’est pas souvent qu’on voit une distance à trois chiffres”. Au milieu de la solitude du soir, l’esprit se raccroche à des souvenirs d’humains à des centaines de kilomètres de nous.
Bon, les 20 prochains kilomètres vont se faire doucement. 800 m de D+ jusqu’au col de la Rothlach. Ça va grimper.
J’attaque la montée, doucement mais sûrement. Micro-sieste à 22h, toujours moins de 10 minutes. J’entends la fratrie me dépasser pendant que je m’installe. Je les récupère quelques minutes plus tard. Owaka est ouvert, on peut voir tout le monde en quasi direct, alors je les suis à la trace. On refait une poignée de kilomètres ensemble, en se racontant nos vies respectives. Nos histoires, nos envies, nos ambitions. Un paquet de choses qui resteront entre nous.
Je fais une troisième sieste vers 00h, avant le sommet, encore, mais c’est le moment. Mylène et Arnaud décident de continuer. J’ai Max au téléphone. Ça me fait du bien d’entendre une voix connue.
Vendredi 25 septembre. 00h36.
La nuit va être longue. Déjà parce qu’on vient de grimper, donc inévitablement, il va falloir redescendre. 600 de D- sur une dizaine de kilomètres. Jusqu’ici, je n’ai rien écouté, mais je me décide à me mettre un livre audio, pour me tenir compagnie.
La descente, c’est un autre chantier. Un mélange de cailloux, de racines, de poussières, de feuilles. Je suis du genre calme mais autant dire que là je lâche quelques jurons qui resteront entre moi et la forêt alsacienne.
Je passe, en plein milieu de la nuit, devant le mémorial du camp de concentration de Natzweiler-Struthof. Le haut monument se dresse au loin. Stoïque, froid. La nécropole s’étend sous la lumière de la lune. C’est étrange. Ce que je fais me semble soudain vain. Je me sens idiot, face à ce décalage entre l’absurdité de ce que je suis en train de faire et la gravité des lieux. Je crois que c’est une image qui restera gravée là-haut pendant longtemps.
Je continue à descendre pendant que mes routeurs continuent de m’envoyer les prochains points d’eau. La plupart n’ont rien. Les toilettes publiques sont fermées. La dernière fois que j’ai fait le plein d’eau, c’était la veille à 21h, avec ma technique depuis le début de la Clé de Douze : arriver au robinet, boire un litre d’eau d’un coup, et remplir les flasques. 2,5 L ou presque, ça tient un moment, surtout qu’il ne fait pas très chaud dans les forêts alsaciennes la nuit.
Nouvelle micro-sieste à 4h du matin. Toujours les mêmes gestes : décrocher le sac, sortir le bivvy, le déposer au sol, installer le sac en oreiller, enlever ses chaussures, laisser la frontale dans les chaussures pour avoir de la visibilité en sortant, laisser le pantalon de pluie et le kway sortis pour pouvoir les enfiler dès la fin de la sieste et ne pas prendre froid, mettre un minuteur, s’endormir, se réveiller avant le minuteur. Cette fois même, je me dis que je vais m’autoriser un petit bonbon : dormir 20 minutes. Au bout de 6, je suis réveillé. Damn.
30 minutes plus tard je finis par trouver de l’eau. J’ai gardé mon pantalon et mon kway et j’ai trop chaud. Je m’arrête pour enlever mon pantalon. Décroche mon sac, plie mon pantalon, range le pantalon, remets mon sac. Quelques mètres plus tard, je me dis qu’il faut aussi que j’enlève mon kway. Décroche mon sac, plie mon kway, range le kway, remets mon sac. Bordel, je ne suis pas organisé, c’est fou.
Il est 5h, Paris se lève. Je reçois un coup de fil de mon amoureuse, et des messages sur le groupe des routeurs me demandant comment s’est passée la nuit. Je décroche et réponds au mauvais moment, et me voilà perdu. J’ai raté une sortie. Je jardine, me dis que j’aurais pu attendre 10 minutes de plus avant de faire tout ça. Bordel, je ne suis pas organisé, c’est fou.
Première hallucination de la course : je vois un kangourou boire dans un bac d’eau à vache.

Je finis par m’en sortir, et j’arrive à Raon-sur-Plaine. Mes routeurs m’ont dit qu’il y avait une petite épicerie ouverte dès 6h du mat. Parfait, j’y vais. Je m’approche de l’épicerie. Une fois devant, un molosse me barre la route, aboyant d’un ton grave qui doit réveiller tout le voisinage. Je n’ose bien sûr pas m’approcher. J’essaie de me faire voir par la dame à l’intérieur. Elle finit par me repérer, puis me dire “bah qu’est-ce que vous faites ? Ah non mais faut pas avoir peur, elle me prévient juste qu’il y a du monde !” Ah mais oui, suis-je bête, un molosse qui me hurle dessus alors qu’il fait nuit, j’aurais dû m’en douter ! Bref, j’entre dans l’épicerie. J’ai retenu la leçon de la veille : ça ne sert à rien de faire un gros plein de courses, j’ai toujours les yeux plus gros que le ventre. Mon sac est encore plein de bouffe, je vais viser light. J’achète deux pommes (ça, ça me fera du bien), une grande bouteille d’eau, et je prends un café.
Une fois posé, je me dis que c’est le moment de faire le point sur les infos qu’on a reçues sur le point 2. Je renvoie les infos à mes routeurs, sur les indices que nous avons pour le trouver. “Vous êtes là pour le festival du brame du cerf ?” me lance la vendeuse. Je me regarde de la tête aux pieds, dans ma tenue de traileur. “Euh, non, pas vraiment, je suis en train de courir”, tout en me rappelant avoir effectivement entendu les cerfs bramer la veille. “Ah d’accord. Vous avez couru toute la nuit ? Alors faut faire attention hein, la chasse est ouverte je crois pas que vous puissiez aller partout”. Bien, c’est rassurant.
Je paie, je remets mon sac sur mon dos, et je repars. Je retrouve la trace, ça commence à grimper à nouveau, j’y pars tranquille. Je me dis que je vais terminer le dernier chapitre du livre audio en mangeant le dénivelé.
Je reçois un message. “Ce n’est pas le point qu’on a mis”. Mes routeurs parlent de la trace vers le second sommet du triangle. Consciencieux qu’ils ont été, ils ont préparé la seconde trace directement dès réception du point 1. Mais le point 2 n’est pas exactement sur le cercle de 72 km autour du point de départ. Si je vais sur le point 2 de ma trace actuelle, ils m’annoncent que c’est 10 km en plus.

Petit déjeuner où il aura fallu se réveiller très vite chez mes routeurs pour tracer une nouvelle route. J’ai quand même une chance de zinzin de les avoir, et qu’ils répondent aussi rapidement aux aléas de cette course. Pendant ce temps-là, je fais demi-tour. De toute façon, au point où on en est, on n’est plus à 2 km près 🫣
Il est 8 heures du matin et j’ai encore 45 km à faire pour arriver au point avec la nouvelle trace, et ça avant 16h36. Bon, on ne fait pas de pli : visons le plus droit possible, qu’importe le terrain. Du moment que ce n’est pas de la départementale qui circule, ça me va. J’ai Alex au téléphone qui prend de mes nouvelles, ça me remonte le moral. Elle me dit de me mettre dans ma bulle et d’avancer. J’envoie un message aux routeurs pour leur dire que je vais couper les notifs quelque temps et me concentrer sur l’avancement.
J’avance pendant un moment sur une piste cyclable, bon an mal an, dans ma tête, avant d’être de retour dans la forêt autour de 9h du matin. Suivre une trace sur la montre, ou sur le téléphone, en pleine forêt, est un vrai challenge. Les outils ne sont pas toujours précis, les chemins pas toujours indiqués sur les cartes, de nouveaux existent et d’autres disparaissent. Je me retrouve à jardiner. J’ai un coup de down. Si les chemins sont comme ça jusqu’au bout, je ne serai jamais dans les temps. J’envoie un message de désespoir à mes routeurs qui me remontent le moral : ce n’est qu’une petite partie de forêt, pour le reste, ça sera du chemin forestier et de la route de campagne.
Colin, serre les dents, et avance.
Je croise à nouveau la fratrie. Mylène et Arnaud avaient dessiné la bonne trace, et ils ne se sont pas perdus dans la forêt. Pas de doute, ils sont bien meilleurs que moi pour s’orienter… Ils me disent qu’ils s’arrêtent moins, aussi. On reste un peu ensemble, mais ils ne courent pas, et moi je profite des descentes comestibles pour dérouler. On finit par se séparer. Je suis dans ma bulle, j’arrive à courir des portions à 6 au kilo.
Et soudain, j’arrive dans l’angle d’une route, et je vois… Chris. Je n’avais pas lu les échanges sur le groupe (je vous ai dit qu’il y avait eu plus de 600 messages pendant les 3 jours ?), et ils s’étaient organisés pour venir me voir et me faire un ravito express. Je suis encore une fois très touché par ce geste. Je m’assois, Chris a même été à la pêche aux infos pour savoir ce qui me ferait plaisir. Je me retrouve avec un Schweppes agrume, des Fili-Dooo, un café dans la même tasse Bob l’éponge que la veille, de l’eau, de la St-Yorre, des chips… Bref, encore une fois, un festin de roi. Je reste une dizaine de minutes, ces ravitos me faisant autant de bien physiquement que mentalement.
Je repars. On m’a assuré qu’il n’y aurait plus de jardinage. En route, je croise Mélanie (bénévole sur la course) qui me propose de l’eau (je suis plein grâce à Chris), mais elle me propose un Tropico et ça, je ne peux pas refuser.
Les 2 Benjamins sont tombés dans le piège également : ils ont tracé le second côté dès réception du point 1. Ils l’ont découvert un peu avant midi. J’espère pour eux que ça va le faire.
À 12h30, il me reste 4h et 23,5 km.
Ça va le faire.
Vendredi 25 septembre. 12h48.
Je jette un rapide coup d’oeil à Google Maps qui me propose un parcours d’un kilomètre de moins. Mon cerveau me joue des tours “mais attendez, c’est de la nationale ?” Non Colin, Google Maps ne te fera pas passer à pied sur une nationale. On valide. Mes routeurs me renvoient le GPX. Purée j’ai de la chance de les avoir.

La suite est de la route départementale et des chemins forestiers. Je m’arrête un peu avant 14h pour une nouvelle micro-sieste. Je ne vous redonne pas le détail. Je recroise Arnaud, qui boite. Il a une douleur au mollet. Mylène a abandonné en cours de route à cause de douleurs à la hanche. Le soleil tape très fort. Je sens qu’un avant-bras brule plus que l’autre. Le 14h-16h aura été un brin tendu avec la météo. Qui l’eût cru, en septembre, dans les Vosges.
Quelques dizaines de minutes plus tard, j’aperçois Ghilain qui court vers moi. Il est venu me voir au point 2, et vient faire quelques kilomètres avec moi. Je ne connais pas Ghilain, il avait juste répondu à un post Instagram demandant des routeurs. Depuis jeudi soir, c’est lui qui gère toutes les traces. Jusque 3h du matin jeudi. Au petit matin ce vendredi, il a dessiné des traces GPS en mangeant son petit déjeuner. Et là, il est venu me voir. Sans rien demander en retour. Si vous doutiez encore de la bonté de l’être humain, j’ai mille exemples sur cette course qui vous prouveront le contraire.
Il court un kilomètre avec moi. Il a couru un 100 km il y a quelques semaines. Il s’est garé à 2 kilomètres du point 2 pour me rejoindre, et va monter dans sa voiture avant de me retrouver. Pour me soulager un peu, je lui demande de garder mon sac à l’arrière de sa voiture, le temps d’atteindre le point 2. En une fraction de seconde, je me sens d’une légèreté absolue. Imaginez : vous venez de faire 189 km avec un sac de 10 kilos sur le dos, et soudain, on vous l’enlève. Et vous pouvez courir. Je regarde ma montre. 5:30 du kilo. What ?

Je ralentis un peu et pendant que je cours ces 2 kilomètres avant le point, je me rends compte d’un truc : la balise GPS est… dans mon sac. Si vous aviez zoomé sur Owaka à ce moment-là : promis, je n’ai pas triché !
J’arrive au point 2. 16h11, je visse l’écrou. Mylène est là, avec ses parents. Ils attendent Arnaud, en espérant le voir dans les temps. On me dit que Hugues est là aussi, à côté, en train de faire une sieste. J’appelle Stéphane, lui expliquant en blaguant que je n’ai pas triché mais oublié ma balise dans la voiture de Ghilain. Il a eu peur que je lui annonce que j’abandonnais. Non, j’ai jamais abandonné, c’est pas aujourd’hui que ça va commencer. On rigole quelques instants. Il me drive pour la suite : trouver de quoi faire un gros repas, au chaud, avant la nuit. “Mets-toi en sécurité thermique. Et en sécurité calorique. Et tu repars.” Arnaud arrive au loin.
Je demande à mes routeurs de me trouver de quoi manger sur la route, dans la partie qui reste. Je me pose, retire mes chaussures. Mélanie arrive également. Ghilain m’a préparé un ravito de roi. Il m’a trouvé des wraps vegan que je peux tremper dans du houmous. De l’eau, du soda, un sac plein de gourmandises. Je me remplis le ventre. Discute avec tout le monde. On est en fin d’après-midi, au milieu d’un chemin, assis à passer du bon temps.
Les Benjamins arrivent également. Ils ne repartiront pas de ce point de contrôle. Arnaud non plus : il fera une sieste d’une heure mais son mollet est trop douloureux. J’aurais presque envie de rester aussi. On est bien là… Mais je repars. Remplis mes flasques, enfile mes chaussures. Repars.
J’ai demandé quelques heures plus tôt à mes routeurs de me donner le chemin le plus direct. Ils m’ont tracé une première partie principalement sur de la route, avant de terminer le lendemain par de la forêt. Il est 17h30 dans le monde normal. Je fais une FaceTime avec ma fille. Mon amoureuse part à la réunion de rentrée de la classe. Pendant que je trainais dans l’Est, la vie a continué en Bretagne.
Mes routeurs s’arrachent les cheveux sur comment me trouver un point pour manger. Entre le point 2 et les villages où j’arriverai au petit matin, c’est simple : il n’y a rien. Mais rien.

Chris et Hélène prennent le problème à bras-le-corps : ils vont me faire un plat de pâtes, et ils s’organisent avec le reste des routeurs pour identifier un point sur la route pour que je puisse me poser au sec, à l’abri du vent, et manger. Ça sera dans un kiosque rouge vif à Flin. Ghilain doit me rejoindre à nouveau pour faire un bout de route avec moi, et m’amener jusqu’au point de ravitaillement. Je ne me suis occupé de rien, et j’aurai tout ce qu’il faut avant d’attaquer la nuit. Quel bonheur. Je leur dois une fière chandelle.
Le début du troisième côté se fait à rebours du second, avant de partir vers l’ouest. Vers la maison. Puis, direction le sud. Je passe sous une départementale, en rampant dans un tunnel à animaux sauvages. La nuit tombe. J’écoute le dernier épisode de Footing Souple, qui vient de sortir aujourd’hui. Ils sont en forme, j’explose de rire à plusieurs moments, seul sur les sentiers.
Je sors la frontale. J’aperçois au loin une autre lumière qui se dirige vers moi. C’est Ghilain, venu à ma rencontre, pour m’accompagner jusque Flin. La trace d’origine passait par un chemin aujourd’hui fermé, devenu terrain militaire. On arrive sous le kiosque rouge à 21h. Hélène m’a préparé un plat de pâtes pour 2 personnes, Chris me l’a amené, avec une chaise de camping, 2 bouillottes, un plaid. Tout est chaud bouillant. Je m’installe et dévore le plat avec un plaisir non dissimulable. Je suis si bien que je me dis que j’aurai du mal à repartir… On reste là 45 minutes, à discuter tous les trois comme de vieux copains, alors qu’il y a 48h nous ne nous étions jamais vus en chair et en os. Les vannes et les ragots fusent à la lueur des frontales. Mais il faut repartir affronter la dernière nuit après un bon repas, du temps au chaud. Je demande à Chris si je peux lui laisser quelques trucs de mon sac dont je sais que je n’aurai plus l’utilité.

23h arrive, je sens le sommeil pointer le bout de son nez. J’attends de trouver un coin adéquat. Je me pose derrière un muret, sur la pelouse devant une église, un endroit invisible. “Tu ne peux pas dormir si tu ne te sens pas en sécurité” m’avait dit Stéphane. Là, je suis bien, personne ne me trouvera. De toute façon, pour les 8 minutes où j’y reste, la probabilité d’un passant, à 23h30 un vendredi soir à Fontenoy-la-Joûte reste assez faible. En me réveillant au bout de 8 minutes, je me rends compte que j’avais mal mis mon réveil et que j’avais un minuteur d'1h20. Ça aurait pu mal tourner cette histoire…
Je repars. Après chaque micro-sieste la nuit, c’est la même galère : j’ai froid. J’enfile toujours directement mon pantalon de pluie et mon kway dès que je sors du bivvy. Mais après, c’est le même cirque : au bout de quelques minutes, j’ai trop chaud avec mon pantalon. Alors je m’arrête, je l’enlève, le plie, ouvre mon sac, le range, remets mon sac, repars. Puis quelques minutes plus tard, j’ai encore trop chaud, et la même danse se répète pour mon kway. Bordel, je suis mal organisé. Et je me rappelle soudainement de ce que Stéphane avait dit un jour : si tu t’arrêtes, tu t’arrêtes seulement si tu as 2 bonnes raisons de le faire. Jamais une seule, ou tu finis par t’arrêter tout le temps. (Exception à la règle : si tu sens un frottement, là tu t’arrêtes tout de suite et tu strappes.) Je me dis qu’il faut que j’applique cette règle si je veux finir dans les temps.
Le point d’eau suivant que nous avions trouvé sur la carte était en fait de l’eau non potable. Mes flasques n’ont pas beaucoup descendu depuis mon départ du kiosque rouge, je suis tranquille. J’essaie d’écouter un livre audio, mais il finit par me lasser. Je fais tout de même une pause pour manger, un peu avant 1h. Une banane, des Fili-Dooo. Assis seul sur un muret à Nossoncourt.
Samedi 26 septembre. 01h00.
Le groupe WhatsApp ne s’arrête jamais. Toute la nuit, je continue de recevoir des infos. Apparemment, c’était pas une mauvaise idée d’embarquer un routeur vivant en Nouvelle-Calédonie ! Les indications des prochains points d’eau continuent d’affluer, mais les flasques descendent moins vite que le rythme des messages.

Le livre audio n’a pas fonctionné. Je lance le “This is” sur Spotify d’un artiste doudou, celui qu’on écoute depuis bientôt 20 ans avec mon amoureuse. La musique de bagnole. J’ouvre une discussion avec mon IA préférée, et je lui explique le sujet : “je dois être avant 12h48 à Sapois, et il me reste X kilomètres. Toutes les heures, je vais venir te voir, tu vas me dire quelle allure je dois tenir, et si je suis dans les temps au vu de la distance couverte depuis notre dernier échange.”
Et je me mets un minuteur à toutes les h48, pour venir m’informer de l’avancement.
Je sens que la nuit va être difficile. Nouvelle micro-sieste à 2h30 du matin. Les illusions deviennent de plus en plus présentes (le premier stade des hallucinations quand tu fais de l’ultra). Surtout que devant mes yeux défile le goudron, multiforme, de la départementale. Une collection hors pair de taches de couleurs que mon cerveau interprète dans des formes de toutes sortes : des cartes à jouer, des animaux, des silhouettes… difficile de lister tout ce que j’ai vu ici. Quelques heures plus tôt, c’était les classiques visions d’animaux dans les branchages, ainsi qu’un “traileur” aperçu juste derrière mon épaule le temps d’une fraction de seconde, qui était bien sûr une branche. C’est la première fois que je sursaute à cause d’une hallucination, parce qu’elle m’a surpris, juste derrière moi. Plusieurs heures plus tôt, c’était plutôt auditif. Le bruit au loin sonnait comme des voix humaines.
Mais à un moment, les choses prennent une tournure différente. J’entre dans l’état hypnagogique. Devant mes yeux, sur le goudron, un carré se dessine et j’y vois se jouer une scène entre trois personnages du dessin animé “Hey Arnold”. C’est furtif, ça dure quelques secondes. Je me secoue la trogne dans l’espoir que ça les fasse partir. Ça fonctionne. Quelques secondes. De nouveau devant mes yeux, un même carré brillant. Dedans, un homme, en tenue de vélo blanche en haut, barré d’un long trait rouge et bleu en bas. Il a le crâne rasé, une barbe naissante, il est de profil, me regarde en souriant, il a sa main posée sur le ventre qui fait des mouvements circulaires. L’air de dire “j’ai bien mangé”.
On est deux semaines après la course et je me rappelle parfaitement son visage. Je pense que je m’en souviendrai longtemps. Parce que là, le cerveau n’interprète plus de travers ce qu’il voit : il est carrément en train d’inventer quelque chose qui n’existe pas. Je sais que je ne tiendrai pas la nuit avec des hallucinations et je connais le remède : dormir. 20 minutes, tant pis, mais il faut que le cerveau reset. Je ne cherche même pas un coin, je prends le bout d’herbe à ma droite, sans même réfléchir davantage. J’ai déjà dormi il n’y a pas longtemps, mais là je n’ai pas le choix, le cerveau lâche. Dans cet état, je ne serai jamais à l’heure pour visser le dernier écrou. Je mets un minuteur pour 20 minutes.
Au bout de 8, je me réveille. Il est 4h du matin, et là, surprise. Je me sens comme neuf. Vraiment. Mon corps a envie de courir. Je ne me pose pas plus de questions, et je le laisse s’exprimer. J’avale 5 km en courant sans m’arrêter. Pas vite, mais tout le temps. Tout d’un coup, une sensation s’empare de moi. Ça va le faire. Je serai dans les temps. Un pas après l’autre. Si je trottine comme ça, ça va passer.
Les prochains ravitos devraient être bientôt. Mais il est 5h30, et je passe devant une maison allumée, dans un bourg. Un couple d’une soixantaine d’années, en train de préparer son petit déjeuner. Je leur fais des signes par la fenêtre. Monsieur ouvre, et je lui explique : bonjour, je suis en train de faire une aventure en autonomie, est-ce que je peux vous demander de l’eau pour remplir mes flasques ? Bien sûr, sans problème, ça fait combien de temps que vous courez ? Depuis jeudi 00h12. Pardon ? Oui alors on est partis de Sapois, on a eu un point GPS…

Ils ont ri de l’idée qui, je les comprends, n’a aucun sens vue de l’extérieur. Je repars avec les flasques pleines et eux avec une anecdote à raconter ce week-end.
Prochain arrêt : Bruyères. Apparemment il y a une boulangerie là-bas qui ouvre à 6h. 3 km à faire en 20 minutes, c’est dans mes cordes. J’entre dans la ville et croise un homme avec une baguette sous le bras. Je ne suis pas loin, la boulangerie est sur la trace. J’y arrive quelques minutes après 6h.
J’entre, et j’ai envie de tout manger. Mais j’ai retenu la leçon : Colin, arrête d’avoir les yeux plus gros que le ventre, si t’achètes trop tu ne vas pas tout manger. Dans mon sac, j’ai trois gourdes rechargeables avec de la crème de marron, du beurre de cacahuète et de la confiture, prévues exactement pour ce scénario : celui de la boulangerie. J’achète une baguette (un format réduit), un coca, et un café. “Vous êtes motivé aussi tôt !” me lance la boulangère. Je lui explique que je cours depuis jeudi 00h12. Elle ouvre grand les yeux. Le même regard que le couple plus tôt, à mi-chemin entre la surprise et le “il nous prendrait pas pour des jambons ce gamin ?” Mais je crois que j’ai envie de discuter, alors je lui raconte quand même.
Je m’installe au chaud, bois mon coca, vais chercher le café à la machine. J’ouvre le pain, je verse de la confiture et de la crème de marron dedans. Les routeurs se réveillent les uns après les autres dans ce fuseau horaire, me demandent des nouvelles. Il est 6h28 du matin, il me reste 27,8 km et 762 de D+. À faire en un peu moins de 6h30. Ça va le faire. Le jour se lève.
Je sors de Bruyères. En face de moi, un camion de garé. 2 personnes sortent et se dirigent vers moi. C’est Max et Maud. Purée je ne m’y attendais pas. Je suis bouche bée. Ils m’ont eux aussi ramené un ravito de roi. Je leur laisse un petit paquet de matos dont je sais que je n’aurai plus besoin. Encore plusieurs centaines de grammes d’envolés du sac. Je repars le sac plus léger, et le moral reboosté de m’être rappelé à quel point j’ai de la chance d’avoir des gens comme eux dans ma vie.
J’appelle mon amoureuse qui vient de se lever.

J’enchaine les prochains kilomètres en courant. C’est encore plat, et je sais que la dernière partie risque de grimper. Je me prends 200 m de D+ en 4 km. En haut d’un chemin, au milieu d’un champ, j’aperçois une silhouette : c’est Mathis. Il avait répondu dans mon canal sur Instagram, et envoyé un message à Laetitia pour savoir s’il pouvait me rejoindre en route, pour sa sortie longue du samedi matin. Il est parti à 5h de Sapois, et a remonté ma trace en sens inverse, pour me rejoindre à 17 km de la fin. Il m’a amené de l’eau, des gels, des barres. Mathis. Max. Maud. Encore une fois, je me prends en plein coeur une preuve de la bonté humaine.
On revoit Max et Maud quelques kilomètres plus loin, pour un nouveau ravito improvisé. Des bonbons qui piquent, des chips, de l’eau, un Tropico. Des choses simples qui ont ce pouvoir magique que n’aura jamais aucune nutrition sportive.
Mathis m’explique qu’il a commencé le trail cet été. Son sport de coeur, c’est l’escalade. Il a déjà couru avec sa famille des “Wings for Life World Run”, ces courses où on se fait rattraper par un bus. Qu’il dessine les routes des Vosges, celles que j’ai passé les dernières 55h à parcourir. Qu’il prépare un trail d’une vingtaine de kilomètres en octobre. Que cette sortie longue avec moi le rassure sur sa capacité à assumer cette course.
J’envoie un message à Max et Maud pour leur proposer de faire la même chose que Mathis : partir de Sapois en direction opposée de ma trace, et terminer ensemble. Ils acceptent. Pour nous, ça continue de grimper. On se retrouve vers 11h. Il ne restera quasiment que de la descente. On discute tous les quatre, j’ai hâte que ça se termine.

Les 2 derniers kilomètres arrivent. Plus besoin de garder de rythme conservateur, je presse le pas. Je cours en descente, en montée. J’aperçois la grange au loin. Ça grimpe, mais je vais tout de même lancer le finish Zach Miller : en sprint (après 274, c’est un sprint tout relatif).
J’accélère jusqu’au ponton qui me sépare de l’intérieur de la grange. Je grimpe. Ça y est, c’est fait. 274,5 km. 59h30. J’avale le verre de Pulco d’une traite. Je visse l’écrou sur la dernière tige filetée.
Je suis le troisième et dernier finisher de cette Clé de Douze, cuvée 2026.
