Ce que le manque de sommeil fait à ton cerveau en ultra
Au km 130 de la Diagonale des Fous, j'ai vu Mireille Mathieu
Elle était en Playmobil, dans un muret en pierre, derrière une grille, avec des lunettes futuristes en forme de banane. Immobile. Elle me regardait.
Ce n'est pas une métaphore, pas une façon de parler pour dire que j'étais fatigué. J'ai vraiment vu ça, clairement, comme je vois mon écran en ce moment. Sauf que, bien sûr, Mireille Mathieu n'était pas là. C'était un caillou dans un muret.
On parle beaucoup de la douleur physique en ultra, mais on parle beaucoup moins de ce que le manque de sommeil, la fatigue extrême et la nuit peuvent faire au cerveau après des heures à avancer sur les sentiers.
Et c'est dommage, parce que comprendre un peu ce qu'il se passe permet :
- D'abord, d'aborder l'expérience autrement de manière plus sereine, sans être totalement surpris par ce qu'on voit.
- Ensuite, de reconnaître que ces phénomènes ne veulent pas forcément dire qu'on “craque”, mais que peut-être notre corps a des besoins bien précis.
D'abord, quelques faits
Les illusions et hallucinations en ultra ne sont pas exceptionnelles. Elles sont documentées, et elles surviennent surtout dans des conditions bien connues : privation de sommeil, effort prolongé, obscurité, fatigue mentale, déficit énergétique.
Ce n'est pas de la folie. C'est plutôt le signe d'un cerveau qui fonctionne en mode dégradé, dans un contexte extrême.
Ce qui est intéressant, et que j'ai compris en faisant des recherches pour ce billet, c'est que ces phénomènes ne semblent pas surgir complètement au hasard. Ils sont souvent influencés par l'environnement, par ce qu'on attend, par ce qu'on redoute, et parfois par ce dont on manque le plus à ce moment-là.

Les illusions : le cerveau qui complète
Diagonale des Fous, quelques heures après Mireille Mathieu : au milieu d'un sentier, un groupe de mecs dans un jacuzzi. Pas dans une maison à côté du sentier. En plein milieu. Dans un jacuzzi. Heureux.
Après un très grand nombre d'heures éveillé, surtout de nuit, le cerveau peut commencer à prendre des raccourcis dans le traitement de l'information visuelle. Au lieu d'analyser précisément chaque forme, il complète, il anticipe, il plaque une interprétation plausible sur quelque chose d'ambigu.
Des rochers disposés en cercle ? “Des gens assis.”
À ce stade, on n'est pas forcément encore dans l'hallucination pure. On est souvent dans l'illusion : une mauvaise interprétation d'un objet réel. Il y a bien quelque chose devant toi, mais ton cerveau lui attribue la mauvaise identité.
La pareidolie
À la Restonica, vers 3h du matin, le sentier était rempli de tentes Quechua 2 secondes. Des dizaines. Éparpillées partout. Un campement sauvage entier au milieu de nulle part.
C'était des cailloux.
Le mécanisme ici porte un nom : la pareidolie. C'est la tendance du cerveau à reconnaître des formes familières dans des stimuli ambigus. Tu l'as déjà vécue quand tu vois un visage dans un nuage, dans une prise électrique ou dans les nœuds d'un plancher en bois.
En conditions normales, le cerveau corrige assez bien ce type de fausse détection. Mais avec la fatigue, la baisse d'attention, l'obscurité et le manque de sommeil, ce filtre devient moins efficace. Un triangle peut commencer à ressembler à une tente. Trente triangles peuvent finir par ressembler à un campement.

Un peu plus loin sur le sentier : un géant de pierre, immobile, me regardait. Je me suis arrêté. Il ne bougeait pas. Je ne bougeais pas. On s'est observés. Puis je suis reparti.
Là encore, on reste probablement dans la même logique : le cerveau humain repère très facilement des silhouettes, des visages, des présences. C'est une machine à détecter du familier, surtout quand les signaux sont incomplets.
J'ai aussi vécu ça de nombreuses fois en croyant voir des chiens ou des animaux entre les arbres. Là encore, il y avait quelque chose à voir, mais mon cerveau amplifiait ou déformait l'information pour détecter une potentielle menace, probablement par un mécanisme de survie. Mieux vaut voir quelque chose qui n'existe pas que de rater un prédateur réel.
Une projection des besoins
Celui-là est différent. À un moment de la nuit, j'ai vu un ravitaillement. Complet. Table, bénévoles, nourriture disposée, lumière. J'ai accéléré.
C'était un gros caillou.
Cette fois, j'avais l'impression que mon cerveau n'avait pas simplement mal interprété une forme. Il semblait avoir fabriqué une scène beaucoup plus complète, et pas n'importe laquelle : exactement celle qui correspondait à ce dont j'avais le plus besoin à ce moment-là.
Je ne sais pas s'il existe une case parfaite pour ranger ce genre d'expérience, mais le contenu de certaines hallucinations semble clairement influencé par nos attentes, notre état physique et nos besoins les plus saillants. Dans mon cas, mon cerveau n'a pas halluciné “au hasard”. Il a halluciné quelque chose d'utile.
Je trouve ça presque beau. Ou inquiétant. Ou les deux.
L'état hypnagogique
Une femme. Coupe afro. Costume 3 pièces zébré. Position danse. C'était un arbre.

À ce stade de la nuit, il est possible que je sois entré dans quelque chose qui ressemblait davantage à une intrusion du rêve dans l'état d'éveil. Quand la privation de sommeil devient sévère, des images proches de l'état hypnagogique, celui qui précède normalement l'endormissement, peuvent commencer à apparaître alors qu'on est encore debout, encore en mouvement, encore persuadé d'être complètement réveillé.
Autrement dit : ce qu'on voit n'est plus seulement une mauvaise lecture du réel. Par moments, le cerveau peut commencer à produire ses propres images.
Ce que j'aurais voulu savoir avant
Rien de tout ça ne m'a été expliqué en détails avant mes premiers ultras.
On m'a parlé de la nutrition, de l'hydratation, de la gestion de l'allure, des ampoules. Personne ne m'a dit : “à partir d'un certain niveau de fatigue et de manque de sommeil, tu peux commencer à voir des choses qui n'existent pas, ou à mal interpréter ce que tu vois. Et c'est normal.”
Voici les informations essentielles avec lesquelles repartir pour ton prochain ultra :
- Tu vas commencer par des illusions : mauvaise interprétation d'une forme réelle, pareidolie, impression de présence, silhouette humaine dans un rocher, animal entre les arbres.
- Plus la fatigue s'accumule, plus ces phénomènes peuvent devenir élaborés, jusqu'à ressembler parfois à de vraies hallucinations.
- Ce n'est pas forcément le signe que tu “deviens fou”. En revanche, c'est clairement le signe que ton cerveau est très fatigué et que ton niveau de vigilance baisse.
- L’état émotionnel joue probablement un rôle dans la manière dont ces phénomènes sont vécus et interprétés. Quand on est tendu, épuisé ou dans le dur, l'environnement peut devenir plus menaçant.
- Les micro-siestes peuvent aider. Elles ne font pas disparaître magiquement les hallucinations, mais elles peuvent restaurer un peu d'alerte, ralentir la dérive cognitive et retarder le moment où le cerveau part complètement en freestyle.
Morale de l'histoire : si tu vois Mireille Mathieu en Playmobil au milieu d'un sentier, c'est probablement des rochers. C'est normal. T'es fatigué. Continue.