Pourquoi il faut que tu t'ennuies à l'entraînement
On ne va pas se mentir, on est tous passés par là :
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“C'est l'heure de la séance !"
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“Pfff, encore ? Raz le bol de ce chemin."
Bienvenue dans la réalité de l'entraînement de tous les jours : l'ennui. Ce truc plus fort qu'une météo pourrie, qu'une chaussette avec un trou, que la fatigue après une mauvaise nuit. Ce truc qui te fait croire que si tu fais encore la même côte, ça ne sert à rien. Spoiler : c'est tout l'inverse.

Pourquoi tu t'ennuies
La progression, quel que soit le sport, c'est de la répétition. En tennis, tu refais ton service, encore et encore. En danse, tu refais les pas, encore et encore. En escalade, tu refais une voie, encore et encore. En natation, tu refais des longueurs, encore et encore. En trail et en course à pied, c'est la même : tu répètes des intensités (seuil, VO2, côtes), des segments Strava fétiches, des mouvements de bâton.
Au bout d'un moment, ton cerveau va râler : “Ah non, pas encore cette côte.” Mais quand t'arrives là, tu confonds recherche de nouveauté et recherche d'efficacité.
La preuve par les chiffres : une étude publiée dans Frontiers in Psychology (Portrait of Boredom Among Athletes, 2020) a collecté des “incidents d'ennui” rapportés par des athlètes et les a classés. La cause numéro un, et de loin, ce sont les activités monotones et répétitives — 34,8 % des incidents. Autrement dit : si tu t'ennuies à l'entraînement, ce n'est pas que tu es nul ou démotivé. C'est que tu en fais assez pour que ça devienne répétitif. L'ennui est le compagnon normal de la régularité.
La pratique efficace n'est pas “fun” par défaut
Le texte le plus cité sur le sujet, The Role of Deliberate Practice in the Acquisition of Expert Performance (Ericsson, Krampe & Tesch-Römer, 1993), définit la pratique délibérée : une activité structurée, conçue pour améliorer la performance, qui demande un effort sans être intrinsèquement agréable.
L'étude pointe un truc essentiel : la pratique délibérée n'est pas intrinsèquement motivante. Les athlètes qui s'y tiennent n'attendent pas d'avoir envie — ils ont compris que ces séances servent la progression, pas le plaisir immédiat. Le plaisir, c'est le résultat qui le donne, pas la séance elle-même.
Traduction trail : ta séance de côtes, elle n'est pas là pour te divertir, elle est là pour que tu progresses. Et si tu attends la motivation ou qu'elle te paraisse fun, tu risques de la faire… jamais.
Ton cerveau est impatient
Mais alors, pourquoi tu t'ennuies ? Pourquoi tu te dis “non, pas encore cette côte” ? Pourquoi t'as envie d'aller sur un nouveau chemin ou de faire une nouvelle côte ?
C'est simple : beaucoup d'efforts d'entraînement donnent peu de feedback immédiat et peu de récompense instantanée. Certains exercices deviennent “ennuyeux” simplement parce qu'ils ne “payent” pas tout de suite.
En clair :
- le coût (effort, temps, inconfort) est immédiat
- le bénéfice (progression) est lent, diffus, parfois invisible d'une semaine à l'autre.
Ton cerveau, impatient, cherche à te proposer des alternatives plus “rentables” : écouter de la musique, changer de séance, changer de parcours, ou carrément changer d'objectif. La fuite, version sportive. Et c'est précisément le piège : chercher la nouveauté pour soulager l'ennui, c'est troquer un plan qui marche contre un shoot de variété qui ne construit rien.
L'ennui n'est pas l'ennemi
Le préparateur et auteur Steve Magness défend une idée à contre-courant : l'ennui n'est pas du temps perdu, mais un terrain d'entraînement à part entière. Pour lui, savoir rester présent quand il ne se passe rien est précisément ce qui permet de tenir quand tout se passe. S'entraîner à supporter l'ennui, c'est muscler le mental qui apprend à ne pas réagir à chaque distraction.
L'idée derrière : les meilleurs ne gagnent pas parce qu'ils font sans cesse des trucs nouveaux. Ils gagnent parce qu'ils maîtrisent le banal — les routines, les fondamentaux — et savent rester là, présents, quand c'est répétitif.
Accepter l'ennui n'est pas répéter sans réfléchir
Attention quand même : accepter l'ennui ne veut pas dire répéter bêtement. Il y a une nuance qui change tout.
L'ennui utile (celui qui construit). Tu répètes, mais avec un objectif précis : un point technique, un indicateur à suivre, une intention.
“Séance de côtes : je garde la posture, je me concentre sur ma technique de bâtons, etc."
L'ennui toxique (celui qui te fait stagner). La répétition sans intention. Même séance, même rythme, même exécution, zéro attention. Là, tu n'empiles pas des progrès, tu empiles des répétitions.
La nuance vient de la pratique délibérée elle-même : ce n'est pas la répétition seule, c'est la répétition avec attention et progression qui fait la différence. Si tu fais tes côtes tous les lundis, le rituel te donne un repère stable pour mesurer où tu en es — mais le plus important, c'est que cet exercice évolue au fil des semaines : des côtes plus raides, tenues plus vite, ou plus longtemps. Le cadre régulier sert à mesurer ; la montée en charge fait progresser.
Donc non, la réponse à l'ennui n'est pas la nouveauté. C'est l'intention.
Comment “utiliser” l'ennui pour progresser en trail
Choisis 1 ou 2 “segments laboratoire”. Un segment Strava, c'est un cadeau : même pente, mêmes repères, comparabilité totale. Sers-t'en comme d'un test régulier — pas tous les jours comme un hamster, mais assez souvent pour lire des tendances plutôt qu'une perf isolée.
Donne une mission à ta répétition. Ton cerveau a besoin d'un truc à mâcher, sinon il décroche. Fixe une seule variable par séance : posture, mouvement des bâtons, cardio. Une à la fois suffit.
Rends le progrès visible. Ton cerveau adore les preuves. Offre-lui un mini-journal de trois lignes après chaque séance : une note d'effort (RPE 1–10), une phrase “aujourd'hui j'ai mieux fait ça”. C'est peu, mais ça change tout côté perception de la progression — ce qui est d'ailleurs au cœur du fractionné bien utilisé.
Garde de la variété malgré tout Tu n'as pas besoin d'être monotone 100 % du temps. Tu as besoin d'un socle répétable, plus une touche de variété contrôlée, c'est-à-dire d'une dose de séances à l'envie, d'aventure, de nouveaux chemins. Le piège, c'est la variété “panique” (changer parce qu'on s'ennuie), pas la variété “planifiée”.
En résumé
- L'ennui à l'entraînement est un signe que tu répètes assez pour progresser — pas que tu t'es trompé de chemin.
- La pratique délibérée n'est pas fun par défaut, et c'est normal : on n'attend pas la motivation, on fait la séance.
- Accepter l'ennui, oui ; répéter en mode zombie, non. La réponse à l'ennui, c'est l'intention, pas la nouveauté.
- Rends la progression visible pour court-circuiter ton cerveau comptable.
- La progression, c'est un savant mélange de répétition (et donc d'ennui) et de nouveauté, pour que la course à pied reste fun.
Alors rappelle-toi que si tu as fait 2000 passages sur un segment Strava, ce n'est pas parce que ta prépa est ennuyeuse : c'est au contraire que tu es en train de devenir délibérément meilleur.