Pourquoi il faut que tu t'ennuies à l'entraînement
Tu connais ce moment où tu te surprends à négocier avec toi-même comme si tu étais deux personnes différentes.
“Allez, juste une séance tranquille.”
“Ok… mais pas sur la même côte. Pas encore. C'est déprimant.”
“On dit ça depuis 3 mois.”
Bienvenue dans le grand théâtre du running : l'ennui. Pas la flemme, pas la fatigue, pas la météo. L'ennui, ce truc sournois qui te fait croire que si c'est répétitif, c'est forcément inutile. Spoiler : souvent, c'est l'inverse.

Pourquoi ça arrive
Progresser, dans la plupart des sports, ressemble plus à “recommencer proprement” qu'à “inventer une séance mythique”. Tu répètes des gammes techniques, des intensités (seuil, VO2, côtes), des segments Strava fétiches, des routines d'échauffement et de renfo.
Et au bout d'un moment, ton cerveau râle : “Je vois où ça mène, c'est pas nouveau.” Il confond nouveauté et efficacité. C'est son problème. Enfin, c'est surtout le tien.
1. Ce que disent les chercheurs : la pratique efficace n'est pas “fun” par défaut
Dans l'un des textes les plus cités sur le sujet, Ericsson, Krampe & Tesch-Römer définissent la deliberate practice (pratique délibérée) comme une activité structurée, conçue pour améliorer la performance, avec surveillance et correction — et qui demande un effort et n'est pas intrinsèquement agréable.
Ils précisent même un point crucial : “l'engagement dans la pratique délibérée n'est pas intrinsèquement motivant". Les athlètes s'y tiennent parce qu'ils comprennent sa valeur instrumentale — ça sert la progression — pas parce que c'est une partie de plaisir.
Traduction running : si tu attends d'être “motivé” ou “diverti” pour faire tes côtes, tu risques de n'en faire… jamais.
2. Ce que disent les études sur l'ennui chez les athlètes : la répétition est un déclencheur majeur
Une étude publiée dans Frontiers in Psychology a collecté des “incidents d'ennui” chez des athlètes et montre que la catégorie la plus fréquente, c'est les activités monotones et répétitives — 34,8% des incidents rapportés.
Et ce n'est pas juste “désagréable” : l'ennui peut entraîner une baisse d'engagement, d'attention, de qualité d'exécution. En clair, tu fais la séance… mais en mode corps présent, cerveau en RTT.
3. Endurance et ultra : même les durs au mal peuvent se faire piéger
Dans un papier sur l'ultra-endurance (24h de course), les auteurs soulignent que même si les ultra-runners sont souvent moins sujets à l'ennui (trait de personnalité), il reste possible d'en ressentir pendant l'effort — et que ça peut devenir un défi d'autorégulation qui contribue à une “crise” en course.
C'est intéressant parce que ça casse une idée reçue : “L'ennui, c'est pour les débutants.” Non. L'ennui est surtout pour les gens réguliers, ceux qui répètent assez pour que ça devienne monotone. Si tu t'ennuies à l'entraînement, c'est peut-être que tu es suffisamment assidu pour que ça compte 😅
4. Pourquoi l'ennui te fait dérailler (même quand tu aimes courir)
Un mécanisme simple, bien documenté : beaucoup d'efforts d'entraînement donnent peu de feedback immédiat et peu de récompense instantanée. Du coup, certains exercices deviennent “ennuyeux” parce qu'ils ne “payent” pas tout de suite.
C'est le drame de l'entraînement :
- le coût (effort, temps, inconfort) est immédiat,
- le bénéfice (progression) est lent, diffus, parfois invisible semaine par semaine.
Donc ton cerveau, ce comptable impatient, te propose des alternatives plus “rentables” : scroller, changer de séance, changer de parcours, ou carrément changer d'objectif (la fuite, version sportive).
5. La phrase qui pique (et qui aide) : l'ennui est souvent un signal que tu es sur le bon rail
Le préparateur et auteur Steve Magness résume l'idée avec une formule assez directe : “Boredom isn't the enemy. It's a feature of mastery."
L'idée derrière : les meilleurs ne gagnent pas parce qu'ils font toujours des trucs nouveaux. Ils gagnent parce qu'ils maîtrisent le banal — les routines, les fondamentaux — et savent rester présents quand c'est répétitif.
6. L'ennui utile vs l'ennui toxique : la distinction qui change tout
L'ennui utile (celui qui construit)
C'est quand tu répètes mais avec un objectif précis, un point technique à travailler, un indicateur à suivre, une intention. Par exemple :
“Séance de côtes : je garde la posture, je contrôle le départ, je finis fort sur les 10 dernières secondes.”
L'ennui toxique (celui qui te fait stagner)
C'est la répétition sans correction. Tu refais la même séance, au même rythme, avec la même exécution, sans feedback. Là, tu n'empiles pas des progrès, tu empiles des répétitions.
La littérature sur la pratique délibérée insiste beaucoup là-dessus : ce n'est pas la répétition seule, c'est la répétition avec feedback et raffinement successif qui fait la différence.
7. Comment “utiliser” l'ennui pour progresser (spécial running / trail)
Choisis 1 ou 2 “segments laboratoire”
Un segment Strava, c'est un cadeau : même pente, mêmes repères, comparabilité totale. Utilise-le comme un test régulier — pas tous les jours comme un hamster, mais assez souvent pour mesurer des tendances, pas une perf isolée.
Mets une “mission” à ta répétition
Ton cerveau a besoin d'un truc à mâcher, sinon il décroche. Fixe une seule variable à travailler par séance : cadence, relâchement des épaules, régularité des splits, effort perçu constant, ou attaque des 20 dernières secondes. Une à la fois, c'est suffisant.
Rends le progrès visible
Ton cerveau adore les preuves. Donne-lui un mini-journal de 3 lignes après chaque séance, une note d'effort (RPE 1–10), une phrase “aujourd'hui j'ai mieux fait ça”. C'est peu, mais ça change tout en termes de perception de progression — ce qui est d'ailleurs au cœur du travail en fractionné bien utilisé.
Garde un peu de variété… mais stratégique
Tu n'as pas besoin d'être monotone 100% du temps. Tu as besoin d'un socle répétable, plus une touche de variété contrôlée. Le piège, c'est la variété “panique” (changer parce qu'on s'ennuie), pas la variété “planifiée”.
En résumé
- L'ennui à l'entraînement est un signal que tu répètes assez pour progresser — pas que tu t'es trompé de chemin.
- La pratique délibérée n'est pas fun par défaut, et c'est normal.
- L'ennui utile, c'est répéter avec intention. L'ennui toxique, c'est répéter en mode zombie.
- Rends la progression visible pour court-circuiter ton cerveau comptable.
L'ennui n'est pas un panneau “demi-tour”. C'est souvent un panneau “tu es sur une route qui marche, maintenant apprends à rester présent”. Si tu veux les 2000 passages, tu ne cherches pas de la motivation, tu cherches un système.
Et si tu as envie d'une phrase à coller sur le frigo : “Si je m'ennuie, c'est peut-être que je suis en train de devenir meilleur." (À condition de ne pas répéter en mode zombie.)
Sources : Ericsson, Krampe & Tesch-Römer (1993), Psychological Review — Frontiers in Psychology (2020), Portrait of Boredom Among Athletes — Wolff et al. (2021), A Primer on the Role of Boredom in Self-Controlled Sports and Exercise Behavior — Weich et al. (2022), Does Boredom Matter for Ultra-Endurance Athletes’ Crises? — Steve Magness.